11
La police d’Ystad fut alertée peu après deux heures du matin.
À l’instant précis où Thomas Brolin marquait un but pour la Suède dans le match contre la Russie. C’était un penalty. Un cri de joie emplit la nuit d’été suédoise. La soirée de la Saint-Jean avait été d’un calme inhabituel. Le policier qui répondait au téléphone était debout, car il venait de se lever de son fauteuil pour crier quand Brolin avait marqué. Malgré sa joie, il comprit tout de suite qu’il s’agissait de quelque chose de grave. La femme qui lui criait dans l’oreille avait l’air à jeun. Son excitation était due à un état de choc. Le policier appela Hansson, qui n’avait pas osé quitter le commissariat pendant la soirée de la Saint-Jean, tant son rôle de chef intérimaire de la police lui pesait. Il avait passé son temps à chercher dans quels endroits il serait le plus utile, compte tenu de ses capacités personnelles limitées. À vingt-trois heures, il y avait eu en même temps deux violents tapages nocturnes dans deux fêtes privées différentes. Dans un cas, il s’agissait de jalousie. Dans l’autre, c’était le gardien de but suédois Thomas Ravelli qui avait été à l’origine du tumulte. Dans le compte rendu qu’il était en train de rédiger, Svedberg notait que c’était l’action de Ravelli au cours du match précédent, au moment du deuxième but du Cameroun, qui avait provoqué une violente dispute. Avec pour résultat d’envoyer trois personnes à l’hôpital. Lors du coup de fil de Bjäresjö, une des voitures de patrouille était déjà rentrée. Normalement, à la Saint-Jean, le mauvais temps était le meilleur garant d’une soirée tranquille. Mais cette année, l’histoire avait refusé de se répéter.
Hansson se rendit au central pour voir le policier qui avait répondu à l’appel.
— A-t-elle vraiment dit qu’un homme avait la tête coupée en deux ?
Le policier hocha la tête. Hansson réfléchit.
— Il va falloir demander à Svedberg d’y aller.
— Mais il s’occupe de cette bagarre à Svarte.
— J’avais oublié. Appelle Wallander alors.
Pour la première fois depuis une semaine, Wallander était arrivé à s’endormir avant minuit. Dans un instant de faiblesse, il s’était dit qu’il devrait communier avec le reste du peuple suédois et regarder la retransmission du match de football contre la Russie. Mais il s’était endormi en attendant l’arrivée des footballeurs sur le terrain. Le téléphone le ramena brutalement à la surface, il resta un instant sans savoir où il se trouvait. Il chercha à tâtons l’appareil à côté du lit. Après plusieurs années de paresse, il venait enfin de se faire installer une prise de téléphone supplémentaire, qui lui évitait d’avoir à se lever pour répondre.
— Je t’ai réveillé ? demanda Hansson.
— Oui, répondit Wallander. Qu’est-ce qu’il y a ?
Il s’étonna d’avoir dit les choses comme elles étaient. Avant, il prétendait toujours qu’il était réveillé quand quelqu’un lui téléphonait, quelle que soit l’heure.
Hansson lui fit un bref résumé de l’appel. Plus tard, Wallander se demanderait et se redemanderait pourquoi il n’avait pas immédiatement fait de relation entre ce qui était arrivé à Bjäresjö et la mort de Gustaf Wetterstedt. Était-ce parce qu’il ne voulait pas accepter l’idée qu’ils avaient un tueur en série sur les bras ? Ou alors tout simplement parce qu’il ne pouvait pas imaginer qu’un meurtre comme celui de Wetterstedt soit autre chose qu’un événement unique ? La seule chose qu’il fit, à deux heures vingt, fut de dire à Hansson d’envoyer une patrouille sur les lieux, et qu’il arriverait dès qu’il serait habillé. À trois heures moins cinq, il arrêta sa voiture devant la ferme de Bjäresjö. À la radio, il avait entendu que Martin Dahlin avait marqué d’une tête le deuxième but contre la Russie. Il se dit que la Suède allait gagner et qu’il allait encore perdre cent couronnes. Quand il vit Norén venir en courant à sa rencontre, il comprit tout de suite la gravité de la situation. Mais ce n’est qu’une fois dans le jardin, quand il passa devant un certain nombre de personnes, soit hystériques, soit frappées de stupeur, qu’il prit toute la mesure de ce qui s’était produit. L’homme assis sur un banc sous la tonnelle avait vraiment eu le crâne fendu en deux. Sur la moitié gauche, quelqu’un avait découpé un gros morceau de peau avec des cheveux. Wallander resta pétrifié pendant plus d’une minute, Norén prononça quelques mots qu’il ne comprit pas. Les yeux fixés sur le mort, il se disait que ce devait être le même criminel que celui qui avait frappé Wetterstedt quelques jours auparavant. Il perçut alors, l’espace d’un instant, une douleur difficile à interpréter. Plus tard, en parlant avec Baiba au téléphone, il essaya de lui expliquer le sentiment étrange et très peu professionnel qui l’avait envahi. C’était comme si un premier barrage s’était rompu en lui. Ce barrage avait été une illusion. Il savait maintenant que, dans ce pays, il n’existait plus de frontières invisibles. La violence, auparavant concentrée dans les grandes villes, s’était installée durablement dans son propre district. Le monde avait rétréci tout en s’étendant.
Cette vague de tristesse avait ensuite cédé la place à un sentiment de peur. Il s’était tourné vers Norén, qui était très pâle.
— Il semble que ce soit le même homme, dit Norén.
Wallander approuva de la tête.
— Qui était-ce ?
— Il s’appelle Arne Carlman. C’est lui, le propriétaire de la ferme. Il y faisait une fête pour la Saint-Jean.
— Fais en sorte que personne ne parte d’ici. Repère ceux qui ont éventuellement vu quelque chose.
Wallander prit son téléphone, fit le numéro de la police et demanda à parler à Hansson.
— Ça se présente mal, dit-il quand il l’eut en ligne.
— À quel point ?
— J’ai du mal à imaginer pire. C’est sans aucun doute le même meurtrier que pour Wetterstedt. Celui-ci aussi a été scalpé.
Wallander entendait la respiration de Hansson.
— Récupère tous ceux qui sont disponibles, poursuivit Wallander. En plus, je veux que Per Åkeson vienne ici.
Wallander raccrocha avant que Hansson n’ait le temps de poser d’autres questions. Qu’est-ce que je fais maintenant ? pensa-t-il. Que dois-je chercher ? Un psychopathe ? Un meurtrier qui agit avec prudence et méthode ?
En son for intérieur, il savait ce qu’il devait faire. Il y avait certainement un rapport entre Gustaf Wetterstedt et le nommé Arne Carlman. C’était la première chose à rechercher.
Vingt minutes plus tard, les voitures de police commencèrent à arriver. Quand Wallander aperçut Nyberg, il l’emmena directement à la tonnelle.
— Ce n’est pas bien joli, fut le premier commentaire de Nyberg.
— C’est à coup sûr le même homme qui a tué Gustaf Wetterstedt, dit Wallander. Il est revenu et il a frappé à nouveau.
— Il semble que cette fois-ci il n’y ait aucune hésitation à avoir sur le lieu du crime, dit Nyberg en montrant les taches de sang sur la haie et sur la petite table.
— On lui a aussi découpé le cuir chevelu, dit Wallander.
Nyberg appela ses collaborateurs et se mit au travail.
Norén avait réuni tous les participants de la fête à l’intérieur de la grange. Le jardin était étrangement vide. Norén vint à la rencontre de Wallander et montra la maison d’habitation.
— Sa femme et ses trois enfants sont là-dedans. Bien entendu, ils sont sous le choc.
— Peut-être devrions-nous appeler un médecin.
— C’est elle qui a téléphoné.
— Je vais leur parler, dit Wallander. Quand Martinsson, Ann-Britt et les autres arriveront, dis-leur d’interroger ceux qui auraient vu quelque chose. Les autres peuvent rentrer chez eux. Mais note leurs noms. Et demande à voir leurs papiers d’identité. Il n’y a pas de témoin oculaire ?
— Personne qui se soit manifesté.
— As-tu son emploi du temps ?
Norén sortit un carnet de sa poche.
— À vingt-trois heures trente, on a vu Carlman en vie, à coup sûr. À deux heures, on le trouve mort. Le meurtre a dû avoir lieu entre-temps.
— Il doit être possible de préciser l’heure. Essaie de trouver qui l’a vu en dernier. Et bien entendu, qui l’a trouvé.
Wallander entra dans la maison. La partie d’habitation de la longère de Scanie avait été restaurée avec un grand souci d’authenticité. Wallander entra dans une grande pièce à la fois cuisine, salle à manger et salle de séjour. Des tableaux étaient accrochés sur tous les murs. La famille du mort était installée dans un coin de la pièce, sur un ensemble de canapés de cuir noir. Une femme d’une cinquantaine d’années se leva et vint à sa rencontre.
— Madame Carlman ? demanda Wallander.
— Oui. C’est moi.
Wallander devinait qu’elle avait pleuré. Il chercha aussi à estimer si elle était au bord d’une crise de nerfs. Mais elle semblait étonnamment calme.
— Je suis désolé pour ce qui s’est passé, dit Wallander.
— C’est épouvantable.
Wallander sentit quelque chose de mécanique dans sa réponse. Il réfléchit avant de poser sa première question.
— Avez-vous en tête quelqu’un qui aurait pu faire ça ?
— Non.
Wallander sentit que sa réponse venait trop vite. Elle s’y était préparée. En d’autres termes, beaucoup de gens auraient pu songer à le tuer.
— Puis-je vous demander quel était le travail de votre mari ?
— Il était marchand d’art.
Wallander se figea. Elle interpréta de travers son regard concentré et répéta sa réponse.
— J’ai entendu, dit Wallander. Excusez-moi un instant.
Wallander retourna dans la cour. Ses sens en éveil, il réfléchit à ce que la femme venait de lui dire. Il associa ses informations avec celles de Lars Magnusson sur ces rumeurs autour de Gustaf Wetterstedt. Il s’agissait de trafic d’œuvres d’art volées. Maintenant, c’était un marchand d’art qui était mort, tué de la même main que Wetterstedt. Il se sentait à la fois soulagé et satisfait d’avoir d’ores et déjà trouvé un lien entre ces deux meurtres. Il était sur le point d’entrer à nouveau dans la maison quand Ann-Britt Höglund apparut. Elle était plus pâle que d’habitude. Et très tendue. Wallander pensa à ses premières années dans la brigade criminelle : chaque crime devenait pour lui une affaire personnelle. Rydberg lui avait appris dès le début qu’un policier ne doit jamais se laisser aller à se prendre pour un ami de la victime. Il lui avait fallu du temps pour mettre cela en pratique.
— Encore un ? demanda-t-elle.
— Le même homme. Ou les mêmes. Le même schéma qui se répète.
— Lui aussi a été scalpé ?
— Oui.
Il la vit reculer inconsciemment.
— Je crois que j’ai déjà trouvé quelque chose qui lie ces deux hommes, poursuivit Wallander en lui expliquant ce qu’il voulait dire par là.
Pendant ce temps-là, Svedberg et Martinsson étaient arrivés eux aussi. Wallander répéta brièvement ce qu’il avait dit à Ann-Britt Höglund.
— Il faut que vous alliez parler avec les invités. Si j’ai bien compris Norén, ils sont au moins cent. Et avant qu’ils ne partent d’ici, il faut qu’ils aient justifié leur identité.
Wallander retourna dans la maison. Il prit une chaise et alla s’asseoir à côté des canapés sur lesquels la famille était réunie. En dehors de la veuve de Carlman, il y avait deux garçons d’une vingtaine d’années, et une fille qui semblait avoir quelques années de plus. Tous semblaient étonnamment calmes.
— Je vous promets de ne poser que les questions auxquelles il nous est absolument indispensable d’avoir des réponses aussi vite que possible, dit-il. Pour le reste, nous y reviendrons plus tard.
Il y eut un silence. Personne ne dit rien. Wallander se dit que sa première question était évidente.
— Savez-vous qui est le meurtrier ? demanda-t-il. Est-ce un des invités ?
— Qui d’autre cela pourrait-il être ? répondit un des fils.
Il avait des cheveux blonds coupés court. Mal à l’aise, Wallander constata une certaine ressemblance avec le visage défiguré qu’il lui avait fallu voir sous la tonnelle.
— Pensez-vous à quelqu’un en particulier ?
Le garçon secoua la tête.
— Je n’imagine pas bien que quelqu’un choisisse de venir ici de l’extérieur quand il y a une grande fête, dit Mme Carlman.
Quelqu’un qui aurait suffisamment de sang-froid n’hésiterait pas, se dit Wallander. Ou quelqu’un de suffisamment fou. Quelqu’un qui s’en fiche complètement d’être pris ou non.
— Votre mari était marchand d’art, poursuivit Wallander. Pourriez-vous m’expliquer en quoi cela consiste ?
— Mon mari a plus de trente galeries partout dans le pays. Il a également des galeries dans les autres pays nordiques. Il vend des tableaux par correspondance. Il en loue à des entreprises. Il réalise chaque année toute une série de ventes d’œuvres d’art. Et bien d’autres choses.
— Est-ce qu’il aurait pu avoir des ennemis ?
— Un homme qui réussit n’est jamais aimé par ceux qui ont les mêmes ambitions que lui sans avoir les mêmes capacités.
— Votre mari a-t-il évoqué des menaces à son encontre ?
— Non.
Wallander regarda les enfants assis sur le canapé. Ils secouèrent la tête presque en même temps.
— Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ? poursuivit-il.
— J’ai dansé avec lui vers vingt-deux heures et demie, dit la mère. Ensuite je l’ai entrevu une ou deux fois. Il devait être vingt-trois heures quand je l’ai vu pour la dernière fois.
Aucun de ses enfants ne l’avait aperçu après. Wallander pensa que les autres questions pouvaient attendre. Il remit son carnet dans sa poche et se leva. Il aurait dû dire quelques mots de condoléances. Mais ils ne lui vinrent pas. Il se contenta de les saluer d’un bref signe de tête et quitta la maison.
La Suède avait gagné le match de football 3 contre 1. Le gardien de but Ravelli avait été extraordinaire, le Cameroun était oublié et Martin Dahlin avait un jeu de tête génial. Wallander saisit des fragments de conversations autour de lui. Il remit en place les morceaux du puzzle. Apparemment, Ann-Britt et deux autres policiers avaient parié le même résultat. Décidément, Wallander renforçait sa position de dernier. Il n’aurait su dire si ça l’énervait ou le satisfaisait.
Ils travaillèrent d’arrache-pied au cours des heures qui suivirent. Wallander avait installé un quartier général provisoire dans une remise contiguë à la ferme. Vers quatre heures du matin, Ann-Britt amena une jeune femme qui parlait avec un fort accent de Göteborg.
— C’est la dernière personne à l’avoir vu en vie, dit Ann-Britt. Elle était avec Carlman sous la tonnelle un peu avant minuit.
Wallander la pria de s’asseoir. Elle lui expliqua qu’elle s’appelait Madeleine Rhedin et qu’elle était artiste peintre.
— Que faisiez-vous sous la tonnelle ? demanda Wallander.
— Arne voulait que je signe un contrat.
— Quel genre de contrat ?
— Il devait prendre en charge la vente de mes tableaux.
— Et vous l’avez signé ?
— Oui.
— Et que s’est-il passé ensuite ?
— Rien.
— Rien ?
— Je me suis levée et je suis partie. J’ai regardé l’heure. Il était minuit moins trois.
— Pourquoi avez-vous regardé l’heure ?
— En général, quand il se passe quelque chose d’important pour moi, je regarde l’heure.
— Le contrat était important ?
— Je devais recevoir deux cent mille couronnes lundi. Pour une artiste peu fortunée, c’est un événement important.
— Quand vous étiez sous la tonnelle, y avait-il quelqu’un à proximité ?
— Pas que je sache.
— Et quand vous en êtes partie ?
— Le jardin était vide.
— Qu’a fait Carlman quand vous l’avez quitté ?
— Il est resté assis.
— Comment le savez-vous ? Vous vous êtes retournée ?
— Il a dit qu’il voulait prendre un bol d’air. Je ne l’ai pas entendu se lever.
— Avait-il l’air inquiet ?
— Non, il avait l’air de bonne humeur.
— Essayez de réfléchir, dit-il. Peut-être demain vous reviendra-t-il d’autres détails. Tout ce dont vous pourrez vous souvenir peut être important. Alors appelez-nous.
Quand elle sortit de la pièce, Per Åkeson entra par l’autre entrée. Il était blême. Il se laissa tomber lourdement sur la chaise que Madeleine Rhedin venait de quitter.
— C’est la chose la plus épouvantable que j’aie jamais vue, dit Åkeson.
— Tu n’étais pas obligé d’aller voir, dit Wallander. Ce n’est pas pour ça que je t’ai demandé de venir.
— Je ne comprends pas comment tu peux supporter ça.
— Moi non plus.
— C’est l’homme qui a tué Wetterstedt ?
— Ça ne fait pas l’ombre d’un doute.
Ils se regardèrent. La même pensée leur traversait l’esprit.
— En d’autres termes, il peut frapper à nouveau ?
Wallander hocha la tête. Åkeson fit une grimace.
— Même si nous n’avons jamais donné la priorité à une enquête, il le faut maintenant. Je suppose que tu as besoin de renforts. Je peux sonner aux bonnes portes.
— Pas encore, dit Wallander. Un nombre plus important de policiers peut éventuellement faciliter l’arrestation d’une personne dont nous avons le portrait-robot et le nom. Mais nous n’en sommes pas encore là.
Il expliqua ce que Lars Magnusson lui avait raconté, et lui signala qu’Arne Carlman était marchand d’art.
— Il y a un lien entre les deux, conclut-il. Et ça va faciliter l’enquête.
Per Åkeson était sceptique.
— J’espère que tu ne mets pas trop tôt tous tes œufs dans le même panier.
— Je ne ferme aucune porte. Mais j’ai besoin de pouvoir m’appuyer contre le mur que je trouve.
Per Åkeson resta encore une heure sur place avant de repartir pour Ystad. À cinq heures du matin, les journalistes commencèrent à arriver à la ferme. En colère, Wallander appela Ystad et demanda à Hansson de s’occuper des journalistes. Il était impossible de cacher le fait qu’Arne Carlman avait été scalpé. Hansson tint une conférence de presse improvisée et complètement décousue sur la route qui menait à la ferme. Pendant ce temps, Martinsson, Svedberg et Ann-Britt Höglund faisaient défiler lentement les invités pour leur faire subir un bref interrogatoire. Wallander eut une conversation plus longue avec le sculpteur ivre qui avait découvert Arne Carlman.
— Pourquoi êtes-vous sorti dans le jardin ? demanda Wallander.
— Pour vomir.
— Et vous avez vomi ?
— Oui.
— Où avez-vous vomi ?
— Derrière un des pommiers.
— Que s’est-il passé ensuite ?
— Je m’étais dit que j’allais m’asseoir sous la tonnelle pour me remettre un peu.
— Et que s’est-il passé ?
— Je l’ai trouvé.
À cette phrase, Wallander fut contraint d’interrompre l’interrogatoire, car le sculpteur se sentait à nouveau mal. Il se leva et alla vers la tonnelle. Le soleil était déjà haut dans un ciel sans nuages. La journée s’annonçait chaude et belle. En arrivant à la tonnelle, il constata, à son plus grand soulagement, que Nyberg avait recouvert la tête de Carlman d’une bâche en plastique opaque. Nyberg était à genoux devant la haie qui séparait le jardin du champ de colza voisin.
— Comment ça marche ? demanda Wallander d’un ton encourageant.
— Il y a une petite trace de sang ici sur la haie, dit-il. Il y a peu de chances que ça ait giclé de la tonnelle jusqu’ici.
— Et ça veut dire ?
— C’est ton problème de répondre à ça, répondit Nyberg.
Il montra la haie.
— À cet endroit-là, elle est moins fournie. Il serait possible à quelqu’un de peu corpulent d’entrer et de sortir du jardin par là. Nous allons voir ce qu’il y a de l’autre côté. Mais je suggère que tu fasses venir un chien. Le plus rapidement possible.
Wallander approuva de la tête.
Le maître-chien arriva avec son berger allemand à cinq heures et demie. Les derniers invités étaient en train de quitter la ferme. Wallander salua de la tête le maître-chien qui s’appelait Eskilsson. Le berger allemand était un vieux chien qui avait participé à beaucoup d’enquêtes. Il s’appelait Skytt.
Le chien policier trouva tout de suite une piste sous la tonnelle et commença à tirer vers la haie. Il voulait passer par l’endroit précis où Nyberg avait trouvé du sang. Eskilsson et Wallander recherchèrent un autre emplacement où la haie était peu fournie et arrivèrent sur le chemin de terre qui séparait le jardin du champ. Le chien retrouva la piste et partit le long du champ jusqu’à un chemin qui s’éloignait de la ferme. Sur la proposition de Wallander, Eskilsson lâcha l’animal. Wallander se sentit soudain tendu. Le chien chercha le long du chemin et atteignit l’extrémité du champ de colza. Il sembla perdre la piste. Puis il la retrouva et monta vers une petite colline à côté d’un étang à moitié plein d’eau. La piste prenait fin sur la hauteur. Eskilsson chercha dans plusieurs directions sans que le chien retrouve la piste.
Wallander regarda autour de lui. Il y avait un arbre solitaire, penché par le vent, en haut de la petite colline. Les restes d’un vieux cadre de vélo étaient enfouis dans la terre. Wallander s’approcha de l’arbre et regarda vers la ferme. De cet endroit, on avait une excellente vue sur le jardin. Avec des jumelles, on devait voir à tout instant les allées et venues.
Wallander frissonna. Le sentiment que quelqu’un d’autre, quelqu’un d’inconnu pour lui, s’était trouvé au même endroit plus tôt dans la nuit le mit très mal à l’aise. Il retourna dans le jardin. Hansson et Svedberg étaient assis sur les marches de la maison d’habitation. Leurs visages étaient gris de fatigue.
— Où est Ann-Britt ? demanda Wallander.
— Elle est en train d’interroger le dernier invité, répondit Svedberg.
— Et Martinsson ? Qu’est-ce qu’il fait ?
— Il est au téléphone.
Wallander s’assit sur les marches à côté des autres. Le soleil commençait déjà à chauffer.
— Il va nous falloir encore un peu d’énergie. Dès qu’Ann-Britt aura fini, nous rentrerons à Ystad. Il faut récapituler tout ça et décider de la suite.
Personne ne répondit. Il n’était d’ailleurs pas nécessaire de répondre. Ann-Britt Höglund sortit de la grange. Elle s’accroupit devant les autres.
— Qu’autant de gens puissent voir aussi peu de chose, dit-elle d’une voix lasse, ça me dépasse.
Eskilsson passa devant eux avec son chien. Puis on entendit la voix irritée de Nyberg qui venait de la tonnelle.
Martinsson apparut au coin de la maison. Il avait un téléphone à la main.
— Ce n’est peut-être pas le moment, dit-il. Mais il y a un message d’Interpol. Ils ont eu confirmation pour la fille qui s’est suicidée. Ils croient savoir qui c’est.
Wallander le regarda, étonné.
— La fille dans le champ de Salomonsson ?
— Oui.
Wallander se leva.
— Qui est-ce ?
— Je ne sais pas. Mais il y a un message au commissariat.
L’instant d’après, ils quittaient Bjäresjö pour retourner à Ystad.